Olivier Klein est professeur de macroéconomie financière et de politique monétaire à HEC.
Retraites : sortir des fausses évidences
Le taux de remplacement net des pensions françaises est marginalement inférieur à la moyenne des pays de l’OCDE. Il est notoirement plus élevé dans des pays tels que les Pays-Bas, l’Espagne, l’Autriche ou même le Royaume-Uni.
Le revenu disponible des ménages retraités est inférieur de 30 % à celui des ménages actifs, soit 2 978 € par mois contre 4 263 €. Ce n’est qu’une fois ces revenus ramenés au nombre de personnes composant le foyer, et corrigés des dépenses de logement (les retraités sont plus souvent propriétaires quand les actifs sont plus souvent locataires), que les niveaux de vie s’égalisent peu ou prou entre ces deux populations.
Le système de retraite français est déjà très redistributif en soi, avant même l’impôt sur le revenu qui l’est également. Les retraités aisés participent donc déjà doublement à l’effort de redistribution.
Face à un stress démographique, un système de retraite par répartition peut maintenir son équilibre en recourant à trois paramètres : âge légal de départ, cotisations des actifs, niveaux des pensions. À défaut, le système contribuera au déficit public (ce qui est déjà lourdement le cas, en France, quand on tient compte des surcotisations de l’employeur public et des transferts fiscaux).
Or, augmenter les cotisations des actifs et/ou baisser le niveau des pensions ponctionne du pouvoir d’achat et insécurise l’ensemble des ménages, actifs comme les retraités. Cette menace est d’ailleurs vraisemblablement l’une des causes principales de notre taux d’épargne très élevé. À l’inverse, augmenter l’âge légal de départ à la retraite augmente le potentiel de croissance du pays, pour peu que l’on s’assure que le taux d’emploi des seniors reste suffisamment élevé (vrai point d’attention dans le cas de la France). L’effet macroéconomique est très différent et les autres pays européens l’ont bien compris : tous repoussent l’âge de la retraite. Les pères fondateurs de notre système l’avaient eux-mêmes anticipé dans l’ordonnance de 1945 : « L’insuffisance de la natalité entraîne un vieillissement lent et progressif de la population. Or, les retraites sont supportées par les travailleurs en activité ; la fixation d’un âge trop bas de l’ouverture du droit à la retraite ferait peser sur la population active une charge insupportable. »
La remise en cause de l’abattement fiscal de 10 % et le réalignement de la CSG sur celle applicable aux salaires peuvent néanmoins se justifier du strict point de vue de l’équité.
La question de la désindexation
Actuellement, les retraites allemandes sont indexées sur l’évolution des salaires. La réforme proposée très récemment par la commission Merz rompt partiellement avec ce principe après 2031 : les pensions continueraient à augmenter, mais en deçà de la hausse des salaires.
Le projet allemand prévoit donc de désindexer partiellement les retraites, non pas de l’inflation, mais des salaires à partir de 2032, en compensant par l’introduction d’un pilier de capitalisation obligatoire. C’est une logique très différente du débat français, où la question porte plutôt sur l’indexation des pensions sur les prix.
Il est important de rappeler qu’en France, les pensions sont indexées sur les prix plutôt que les salaires – depuis 1987 pour le secteur privé et 2003 pour le secteur public – et ce afin de modérer leur évolution, les prix augmentant moins vite que les salaires sur longue période.
Dès lors, si une mesure de désindexation s’avérait nécessaire dans le cadre d’un effort de redressement des finances publiques partagé par tous, celle-ci devrait impérativement être limitée dans le temps compte tenu de ses conséquences délétères pour le pouvoir d’achat des retraités.
La réforme à mener : le couplage de l’âge légal de départ avec l’espérance de vie
Il coule de source, dans un système par répartition, que l’on ne peut continuer à financer des retraites décentes si l’âge de départ n’augmente pas proportionnellement à l’espérance de vie (avec des limites, bien entendu). Dans le cas contraire, les actifs deviennent trop peu nombreux pour assumer la charge des pensions.
Ainsi, la mesure-phare du projet de réforme actuellement à l’étude en Allemagne est l’indexation de l’âge de départ légal sur l’évolution de l’espérance de vie : chaque année de vie supplémentaire entraînerait un report de huit mois de l’âge légal de départ, ce qui pourrait à terme repousser celui-ci jusqu’à 70 ans.
Ce mécanisme s’inspire de celui mis en place en Suède en 2020 par un accord politique transpartisan. L’âge de référence y est recalculé chaque année en fonction de l’évolution de l’espérance de vie, puis entre en vigueur après une période de grâce de six ans afin de laisser aux actifs le temps de s’adapter.
La philosophie danoise est plus claire encore : préserver une durée moyenne de retraite d’environ 14,5 ans. Ainsi, lorsque l’espérance de vie augmente d’un an, le système vise à reporter d’autant l’âge de départ afin que l’essentiel du gain de longévité soit consacré à la vie active plutôt qu’à une retraite plus longue. Néanmoins, la Première ministre, Mette Frederiksen, a indiqué en 2025 que le gouvernement ne souhaitait pas maintenir indéfiniment une hausse entièrement automatique de l’âge de la retraite. Après la validation du passage à 70 ans en 2040, une révision du mécanisme est envisagée afin d’éviter que l’âge légal ne continue d’augmenter mécaniquement au-delà.
40 % des pays de l’Union Européenne ont déjà adopté de tels mécanismes d’ajustements automatiques, fondés sur les réalités démographiques, permettant d’objectiver le sujet afin de le déconflictualiser, autant que faire se peut. Nous pourrions, en France, nous inspirer de ce type d’approche afin de dépasser les postures partisanes.
Enfin, gardons-nous, dans ces débats, d’accepter le postulat selon lequel tout travail est souffrance. C’est une erreur profonde quant au sens et au rôle du travail dans la société, fatale pour notre économie.
Maîtrise de la dépense publique plutôt que hausse des prélèvements
Il est plus efficace de baisser le taux de dépenses publiques que de monter le taux de prélèvements pour faire face à une dérive des finances publiques. À plus forte raison lorsque la France a déjà des taux de dépenses publiques et de prélèvements largement plus élevés que ceux des pays comparables. Ne renforçons pas notre cercle vicieux !
Les travaux sur les consolidations budgétaires, notamment ceux d’Alberto Alesina, de Silvia Ardagna et de Carlo Favero, montrent qu’en moyenne les ajustements fondés principalement sur la maîtrise des dépenses publiques obtiennent de meilleurs résultats que ceux reposant essentiellement sur des hausses d’impôts. Les premiers sont plus souvent durables, inspirent davantage confiance aux ménages et aux entreprises et s’accompagnent généralement d’une croissance plus soutenue ainsi que d’une baisse du chômage.
L’OCDE et le FMI aboutissent à une conclusion proche : lorsque l’assainissement budgétaire est inévitable, il est préférable qu’il repose d’abord sur une maîtrise des dépenses, en particulier des dépenses courantes, tout en préservant l’investissement public productif.
Les exemples sont nombreux. Le Canada, entre 1994 et 1998, a réduit ses dépenses fédérales de façon importante : le déficit de plus de 8 % du PIB est devenu un excédent, tandis que la croissance est restée robuste. La Suède, après la crise bancaire du début des années 1990, a engagé une profonde réforme de ses dépenses publiques, de ses retraites et de ses règles budgétaires, retrouvant rapidement l’équilibre de ses finances et une croissance soutenue. À l’inverse, plusieurs consolidations fondées principalement sur des hausses d’impôts – en Italie au début des années 1990 ou plus récemment en France – ont permis des améliorations temporaires des recettes sans enrayer durablement la progression de la dépense publique ni de la dette.
Le comprendrons-nous enfin en France, où nous sommes depuis trop longtemps dans une course-poursuite infernale entre dépenses publiques et prélèvements, sans parvenir à endiguer des déficits chroniques et une trajectoire de dette publique incontrôlée, tout en constatant chaque jour la perte d’efficacité de nos services publics ?
Selon l’indice de compétitivité fiscale internationale de la Tax Foundation, le classement de la France est le suivant :
31e/38 pays pour la fiscalité des ménages (impôt sur le revenu, cotisations sociales, fiscalité de l’épargne) et de la consommation (TVA)
34e pour la fiscalité du patrimoine (immobilier, impôt sur la fortune, taxes sur les transactions, droits de succession)
38e (dernière) pour la fiscalité des entreprises
38e (dernière) au classement global
Il est encore temps de sortir de ce cercle vicieux, par les réformes indispensables. Non pas pour abîmer notre modèle mais, bien au contraire, pour assurer sa pérennité.
Parallèlement à la réforme des retraites, faisons les efforts qui s’imposent sur les dépenses de fonctionnement et pour mettre en place un système juste d’incitation à n’utiliser la protection sociale que lorsque c’est utile. En général, faisons enfin en France, avec nos taux de dépenses publiques et de prélèvements obligatoires très élevés, en valeur absolue comme en valeur relative (sur le podium des pays de l’OCDE), des efforts d’optimisation du fonctionnement des différentes strates de l’État avant de ponctionner davantage. Les études empiriques montrent que cela est favorable à la croissance et contribue plus efficacement et plus durablement à rétablir les finances publiques.
Si ces multiples réformes ne sont pas engagées à temps dans notre pays, alors l’austérité sera inéluctable, exigeant tôt ou tard de baisser les retraites comme les salaires des fonctionnaires et d’augmenter fortement les impôts. À éviter avec courage et lucidité, par les réformes indispensables qui nous donneront les moyens de notre modèle !




