Un déficit 2024 calamiteux
Selon les dernières prévisions du ministère de l’Économie et des Finances, compilées dans le Projet de Loi de Finance Rectificative 2024, notre déficit public atteindra cette année 6,1 % de notre Produit Intérieur Brut (PIB), établissant un triste record hors période de pandémie, loin du chiffre de 4,4 %, pourtant médiocre, entériné il y a un an via le recours à l’article 49-3.
Les recettes fiscales sont globalement conformes aux attentes et les mauvaises nouvelles viennent, comme souvent, de dépenses publiques qui excédent de 35 Md€ le chiffre attendu. Administrations centrales, collectivités territoriales et sécurité sociale se partagent ce dérapage à parts égales. La dépense publique prise dans son ensemble aura une nouvelle fois crû plus vite qu’inflation et PIB réunis pour atteindre 56,8 % du PIB, un chiffre inégalé au sein de l’OCDE. Pourtant, le débat parlementaire engagé depuis la mi-octobre se sera focalisé sur des propositions de durcissement de la fiscalité et d’augmentation de la dépense publique (détricotage de la réforme des retraites).
Le fardeau de la dette
Ce déficit 2024 sera le 50ème consécutif depuis le dernier équilibre enregistré en 1974. Ce demi-siècle d’indiscipline, auquel tous les gouvernements de tous bords auront participé, nous vaut d’avoir accumulé une dette publique qui approchera, en fin d’année, 113 % du PIB.
Les 3.300 Md€ de dettes dont il est question ne sont pas une vue de l’esprit. Ils ont été empruntés sur les marchés de capitaux, pour l’essentiel à long terme, auprès d’investisseurs institutionnels : fonds de pension, fonds souverains, compagnies d’assurance, banques, family offices, etc.
En 2025, les seuls intérêts de cette dette (sans même parler du remboursement du principal) nous coûteront 55 Md€. Cela en fait, virtuellement, le troisième poste de dépense des fonctions centrales de l’État dérrière l’enseignement et la défense, représentant une somme supérieure aux budgets cumulés dévolus à la sécurité intérieure, à la justice, à l’agriculture et l’alimentation, et à la santé (hors sécurité sociale).
Pire encore, la dette publique étant principalement contractée sur la base de taux fixes à long terme, ces chiffres ne reflètent que très partiellement la hausse des taux de ces deux dernières années. Ainsi, si nos 3.300 Md€ de dettes devaient être instantanément refinancés aux taux actuels du marché, la charge d’intérêts qui en découlerait serait le premier poste budgétaire de l’État à près de 100 Md€ par an.
Le décrochage vis-à-vis de l’Allemagne
L’État français emprunte aujourd’hui à 10 ans autour de 3 %. Mais il est toujours délicat de tirer des enseignements de l’évolution de ce taux qui intègre à la fois les anticipations d’inflation des investisseurs et la prime de risque qu’ils exigent pour se protéger d’un risque de défaut, selon l’état de nos finances publiques et de nos perspectives politiques.
Au sein d’une union monétaire telle que la zone euro, il est toutefois possible de s’affranchir des effets liés à l’inflation en comparant les taux d’emprunt de différents pays. Il peut certes exister des écarts d’inflation au sein de la zone mais les investisseurs y sont indifférents puisque remboursés dans une monnaie fongible, utilisable dans tous les pays de la zone.
Ainsi, l’Allemagne - pays qui se finance aux taux les plus bas - est-elle devenue, au sein de la zone euro, le benchmark à partir duquel les autres pays peuvent mesurer la compétitivité relative de leur dette publique. Le spread France-Allemagne sur les emprunts à 10 ans était il y a 4 ans de l’ordre de 20 à 30 points de base (à savoir que si l’Allemagne s’était financée à l’époque à 1%, la France aurait dû offrir entre 1,20% et 1,30% pour attirer les investisseurs).

Alors que les deux états ont consenti pendant la pandémie des efforts d’accompagnement de l’économie comparables, c’est bien l’absence de reprise en mains de la dépense publique française, en sortie de pandémie, puis son instabilité politique, qui ont progressivement causé l’écartement du spread de taux entre les deux pays. Celui-ci est ainsi passé au-dessus de 80 points de base depuis le début de l’examen de la loi de finances 2025.
Coûts directs et indirects
Nonobstant des situations de départ différentes en termes de niveaux d’endettement comme de culture budgétaire, il est ainsi possible de cantonner l’effet lié à la dérive de nos finances publiques, aggravée d’instabilité politique, depuis la fin de la pandémie. La dégradation observée de 60 points de base de spread emportera à terme un coût collectif de 20 Md€ par an sur la base du niveau actuel de dette publique.
Ce durcissement des conditionnements de financements se transmet inévitablement au secteur privé. Au travers du système bancaire ou des marchés obligataires, la dette privée se trouve de facto en compétition avec la dette publique. La mauvaise dette chassant la bonne, on peut estimer que les coûts de financement de moyen-long terme des acteurs privés ont eux aussi été renchéris d’au moins 60 points de base.
Ainsi, les taux moyens de crédit à l’habitat, revenus à 3,45 % sur 25 ans en octobre selon l’Observatoire Crédit Logement, s’établiraient vraisemblablement autour de 2,85 % dans un monde de relative discipline budgétaire. Cette différence de taux équivaut à plus de 6 % économisés sur une mensualité de crédit à 25 ans, et autant de pouvoir d’achat immobilier gagné, toutes choses égales par ailleurs.
Des effets d’éviction similaires sont à l’œuvre sur la dette des entreprises et contribuent, à bas bruit, à dégrader la compétivité de l’économie française et à détruire les emplois du secteur privé. La complaisance budgétaire n’est jamais un repas gratuit.

