C’est un rapport de 400 pages, commandé par la Commission européenne, que Mario Draghi a remis ce 9 septembre. Il y dresse un bilan sans fard de la compétitivité de notre économie et formule 160 propositions pour redresser la situation. Excusez du peu ! Nous vous en livrons ici la quintessence, accompagnée de notre propre réflexion.
Déclassement économique européen : un problème de productivité avant toutes choses
Mario Draghi va droit au but et, dès la première page de son rapport, pose crûment le constat du déclassement économique de l’Europe relativement aux États-Unis. Depuis l’an 2000, la progression du revenu disponible réel par habitant a été moitié moindre sur le vieux continent qu’outre-Atlantique.
Cet écart est attribuable à titre principal à une moindre productivité (Produit Intérieur Brut par heure travaillée) et, secondairement, à un déficit d’heures travaillées, lui-même multi-factoriel : congés payés, durée de travail hebdomadaire, absentéisme, chômage, âge de la retraite...

Le rendez-vous manqué de la révolution digitale
Pour tenter d’expliquer ce retard patent de productivité, Mario Draghi souligne la faiblesse du secteur des technologies de l’information en Europe. Nos entreprises, dans leur ensemble, n’ont pas été à la pointe de la révolution digitale des 25 dernières années, qu’il s’agisse d’internet première génération, de smartphones et de réseaux sociaux ou, plus récemment, d’adoption de l’intelligence artificielle. Il est frappant de constater qu’on ne trouve plus aujourd’hui que 4 fleurons européens parmi les 50 leaders mondiaux du secteur de la tech.
Mais plus largement, c’est un déficit d’innovation - au sens que lui donnait Joseph Schumpeter - que pointe Mario Draghi, chiffrant le déficit d’effort de recherche et développement des entreprises européennes vis-à-vis de leurs concurrentes américaines à 270 Md€ pour l’année 2021.
L'Europe est enlisée dans une structure industrielle statique avec peu de nouvelles entreprises qui émergent pour bouleverser les industries existantes ou développer de nouveaux moteurs de croissance. Aucune entreprise de l'UE ayant une capitalisation boursière supérieure à 100 Md€ n'a été créée au cours des cinquante dernières années, alors que les six entreprises américaines valorisées à plus de 1.000 Md€ d'euros ont toutes été fondées durant cette période.
Le handicap des ressources naturelles et la décarbonation de l’économie
Une autre cause structurelle de notre déclassement progressif, correctement identifiée par Mario Draghi, est le handicap européen en matière d’accès aux ressources naturelles et énergétiques. Longtemps masquée par un approvisionnement bon marché auprès de la Russie, cette vulnérabilité se traduit aujourd’hui pour les entreprises européennes par des prix de l’électricité 2 à 3 fois supérieurs à ceux pratiqués aux États-Unis et des prix du gaz 4 à 5 fois supérieurs.
Près de la moitié des entreprises européennes considèrent ainsi que le coût de l’énergie est un frein à leur capacité d’investissement, soit 30 points de plus qu’aux États-Unis.

Mario Draghi souligne à juste titre que l’addition en termes de compétitivité est rendue plus douloureuse encore par le fait que l’Europe impose à ses entreprises des objectifs de décarbonation notoirement plus ambitieux que ceux retenus par les États-Unis ou la Chine.
Dans cette adversité, il voit cependant l’opportunité pour l’Europe de développer un leadership en matière de cleantech, tout en alertant sur le risque que celui-ci soit rapidement annihilé par les investissements massifs de la Chine dans ce domaine.

Dans un tel contexte, et bien que l’ancien gouverneur de la Banque centrale européenne se garde de s’aventurer sur ce terrain, on ne peut s’empêcher de penser que les politiques de désengagement de l’énergie nucléaire mises en place en Allemagne à partir de 2002 puis accélérées en 2011 suite à la catastrophe de Fukushima, et dans une moindre mesure les tergiversations françaises sur la question de 2014 à 2022, auront coûté cher à la compétitivité de nos économies.
Les vents contraires du vieillissement et de la démographie
À ces difficultés s’ajoute désormais le défi du vieillissement de la population et du déclin démographique. Bien que celui-ci ne soit pas en Europe de la même ampleur gravissime qu’en Chine, en sous-estimer les impacts serait une erreur : d’ici 2040, l’Europe perdra annuellement 2 millions de travailleurs.

Si le rythme très modeste des gains de productivité observés depuis 2015 devait être maintenu, les économies européennes seraient alors condamnées à une absence de croissance de leur production de richesses (PIB), mettant en péril la viabilité de nos modèles sociaux et du financement des efforts de décarbonation. Mario Draghi voit juste lorsqu’il présente le sujet des gains de productivité comme un enjeu existentiel pour l’Europe.
Le rôle des institutions européennes
Dans la suite de son rapport, Mario Draghi soulève de façon feutrée cette question presque inconvenante : dans quelle mesure ces difficultés sont-elles auto-infligées par des institutions européennes défaillantes ?
Il souligne ainsi, à juste titre, que le retard des entreprises européennes en matière de recherche et développement ne s’explique pas par un déficit d’idées ou d’ambitions.
Mais l’innovation est bloquée à l’étape suivante : nous échouons à la transformer en commercialisation et les sociétés innovantes qui souhaitent passer à l’échelle en Europe sont entravées par des réglementations restrictives et incohérentes.
À la source de ces difficultés, Mario Draghi identifie la fragmentation du marché européen en marchés nationaux de taille modeste, l’absence d’harmonisation et de cohérence entre initiatives politiques européennes et nationales sur de nombreux sujets et, enfin, la faiblesse de la coopération entre États européens dans des domaines clés telles que la défense où 78 % des dépenses d’équipement se font encore au profit d’entreprises hors de l’UE.
Mais il souligne aussi les limites de la machinerie administrative européenne : une production législative démesurée (13.000 textes depuis 2019, soit presque quatre fois plus que celle de l’État fédéral américain), un déploiement des budgets relevant de la chevrotine et un faible respect du principe de subsidiarité (prendre chaque décision au niveau le plus proche possible des citoyens), pourtant clairement formulé dans les traités de Maastricht (1992) puis d’Amsterdam (1997) et de Lisbonne (2007).
Vous me mettrez trois plans Marshall, s’il vous plaît !
Face à l’ensemble de ces défis, Mario Draghi appelle de ses vœux un réinvestissement massif dans l’économie européenne qu’il chiffre à 750 à 800 Md€ supplémentaires par an, soit l’équivalent de 4,4 % à 4,7 % du PIB européen, sans préciser la durée sur laquelle un tel effort devrait porter. Il trace lui-même la parallèle avec le plan Marshall qui, de 1948 à 1951, avait représenté un investissement de 1 % à 2 % du PIB pour accélérer la reconstruction de l’Europe (financés par les États-Unis).
Tout en restant étonamment flou sur la part de cet investissement qui relèverait de programmes européens, le rapport se mue en double plaidoyer pour l’unification des marchés de capitaux et la mise en place d’instruments de dette communs.
La tour de Babel de l’unification des marchés de capitaux
C’est un vieux cheval de bataille qu’enfourche Mario Draghi. En 2014, déjà, il avait convaincu Jean-Claude Juncker de pousser un projet d’unification des marchés de capitaux, partant de l’idée que le déficit de compétitivité des économies européennes était notamment causé par une trop grande dépendance des entreprises à des financements provenant de leurs systèmes bancaires nationaux.
Sans s’embarasser d’aucun traité, une couche de supervision européenne du système financier (BCE, ABE, AEAPP, ESMA) a été créée en surplomb des couches nationales existantes. La nature ayant horreur du vide, il s’en est suivi une surenchère de production réglementaire qui a touché l’ensemble de l’écosystème financier européen (banques, assurances, gestion d’actifs, etc.) et dont on peut affirmer, avec 10 ans de recul, qu’elle n’est en rien un facteur de compétitivité.
Le rêve éveillé de Mario Draghi transparait clairement pour qui prend la peine de lire ce rapport : aplanir le paysage européen de l’épargne et du crédit jusqu’à ce qu’aucune tête ne dépasse plus. Le système bancaire français subit déjà les assauts réguliers des régulateurs européens qui s’offusquent de notre pratique de crédits à taux fixes - pourtant très protectrice des emprunteurs - ou encore des spécificités d’un tissu bancaire mutualiste dont la résilience n’est plus à démontrer. Demain, il s’agirait de brûler sur l’autel de l’harmonisation les spécificités de l’épargne française (livrets A, assurance-vie, PEA, PER, épargne salariale) ainsi que les circuits de financement spécifiques qui y sont attachés (dans le cas du livret A : logement social et collectivités territoriales).
Nous rejoignons néanmoins les conclusions du rapport en matière d’écosystème financier sur un point important. Bien que le taux d’épargne des ménages européens soit sensiblement supérieur à celui des ménages américains, notre économie souffre du faible niveau de l’épargne de long terme, par construction plus tolérante aux risques. Ce déficit s’explique par la prédominance de régimes de retraite par répartition plutôt que par capitalisation. Ainsi, les actifs financiers détenus par les fonds de pension ne représentent que 32 % du PIB dans l’Union européenne (concentrés aux Pays-Bas, au Danemark et en Suède) contre 142 % aux États-Unis, privant ainsi les entreprises européennes d’une précieuse source de fonds propres. De cette faiblesse découle aussi un sous-dimensionnement du secteur du capital risque (venture capital) pourtant essentiel au financement des projets d’innovation de rupture.

Si George Orwell nous écoutait…
Sans aller jusqu’à chiffrer la part de l’effort d’investissement qui devrait être pris en charge par la puissance publique, Mario Draghi défend d’avance l’idée de l’adosser à un instrument de dette mutualisé au niveau européen afin d’en optimiser le coût.
Ce faisant, il fait un usage répété d’une étonnante novlangue pour qualifier cet instrument : « a common safe asset ». Les mots ont-ils encore un sens ? Asset = actif, élément d’un patrimoine. Une dette, à l’opposé, est un passif. Elle peut certes servir à financer un actif mais elle ne constitue jamais par elle-même un élément de richesse, bien au contraire. La terminologie correcte eût été « a certain mutual liability », moins vendeur. Dans son roman, 1984, George Orwell nous montre comment l’inversion du sens des mots est toujours au service de la volonté totalitaire de puissance.
Quid du mandat démocratique ?
Bien que partant de constats lucides sur les faiblesses de l’économie européenne, la pensée de Mario Draghi est guidée par deux principes jamais explicitement formulés ni questionnés (en mathématiques, des axiomes).
Big is beautiful. Tout en matière de productivité serait affaire d’échelle. Le retard de l’Union européenne par rapport aux États-Unis ou à la Chine se résumerait à la fragmentation de ses marchés nationaux et de son pouvoir politique. C’est faire bien peu de cas de la réussite économique de pays tels que la Suisse, Israël, Singapour ou même la Corée du Sud.
Le second axiome est que l’échelon de décision supra-national serait toujours le mieux à même d’allouer les ressources ou d’exercer un contrôle de façon optimale. Sans le dire, Mario Draghi prône en réalité l’inversion du principe de subsidiarité, soit un modèle politique plus proche de celui de la Chine que du fédéralisme américain.
Ni Mario Draghi ni la Commission européenne ne disposent de mandats démocratiques leur permettant d’imposer de nouveaux abandons de souveraineté aux États qui composent l’Union européenne, quel qu’en soit le bien-fondé en matière de compétitivité économique.
En ce sens, bon nombre des propositions de Mario Draghi sont orthogonales à la demande de retour de souveraineté nationale qui s’exprime dans les urnes presque partout en Europe sur les grands sujets régaliens.
L’Union européenne, si elle doit survivre, doit revenir à sa vocation première : la libre circulation des biens, des travailleurs et des capitaux. Allégées d’un carcan de réglementations inutiles, nos entreprises sauront tenir leur rang à l’échelle internationale.

