Vincent Barret est rédacteur à l’AGEFI et fondateur de The Macro Insider, une newsletter qui analyse les enjeux géopolitiques, géoéconomiques et énergétiques de notre époque.

La guerre américano-israélienne contre l’Iran, déclenchée le 28 février 2026 (Opération Epic Fury), constitue l’acte le plus ambitieux de la politique étrangère trumpienne depuis l’invasion de l’Irak en 2003.

Sa compréhension médiatique, destruction des capacités nucléaires et balistiques iraniennes, changement de régime, démonstration de force régionale, masque une dimension géoéconomique de premier ordre : celle d’un levier de coercition structurelle dirigé contre la Chine. La maîtrise américaine des détroits d’Ormuz et de Malacca, conjuguée au contrôle potentiel de l’île de Kharg, traduit une application contemporaine de la doctrine mahannienne du Sea Power dans le cadre de la rivalité sino-américaine.

Le commerce maritime représente 90% des échanges mondiaux en volume. Sur cette masse de 11 milliards de tonnes annuelles, une fraction infinitésimale de la géographie physique de la planète, quelques détroits, concentre l’essentiel des flux.

Cette concentration n’est pas une anomalie : elle est la résultante mécanique de la physique des routes maritimes optimales. Mais elle crée une structure de vulnérabilité systémique sans équivalent dans l’histoire du commerce mondial.

La rivalité sino-américaine, qui structure l’ordre international du XXIe siècle, se joue précisément dans ces goulots d’étranglement.

Pour les États-Unis, la maîtrise des détroits est le fondement matériel de leur hégémonie globale depuis 1945 : elle leur permet de garantir la liberté de navigation pour leurs alliés tout en conservant la capacité théorique d’en priver leurs adversaires.

Pour la Chine, ces mêmes détroits sont à la fois les artères vitales de son modèle économique et les lieux de sa vulnérabilité fondamentale.

La théorie de la Sea Power élaborée par l’amiral Alfred Thayer Mahan dans « The Influence of Sea Power upon History » (1890) reste la matrice intellectuelle fondamentale de la stratégie navale américaine.

Alfred Mahan arguait que la grandeur nationale reposait sur la maîtrise des mers, elle-même conditionnée par trois éléments : une flotte de guerre puissante, une marine marchande étendue, et des bases navales stratégiquement placées pour projeter la puissance.

Cette triade a guidé la construction de la présence navale mondiale américaine depuis 1945. La modernisation contemporaine de la doctrine Mahan se traduit par la stratégie dite de « Command of the Commons » (contrôle des espaces communs), théorisée par Barry Posen du MIT.

Les États-Unis ne cherchent pas nécessairement à contrôler territorialement les détroits, mais à maintenir la capacité de transit libre pour leurs forces et leurs alliés tout en conservant l’option de le dénier à leurs adversaires.

Cette asymétrie, liberté pour les alliés, risque pour les adversaires, est le fondement de la coercition maritime américaine. La 7e flotte (Pacifique occidental, base de Yokosuka, Japon), la 5e flotte (Golfe Persique, base de Manama, Bahreïn) et la 6e flotte (Méditerranée, base de Gaeta, Italie) constituent les trois piliers de cette présence globale.

Ensemble, elles représentent environ 200 navires, 1.000 aéronefs et 130.000 personnels déployés en permanence, un niveau de projection navale globale qu’aucune autre puissance n’a jamais atteint dans l’histoire

En interrompant les flux d’hydrocarbures qui alimentent la croissance chinoise, 57% des importations de brut passent par Ormuz, 80% par Malacca, Washington exploite l’interdépendance de Pékin comme arme de coercition (weaponized interdependence). L’enjeu dépasse la géopolitique du Golfe : c’est la structure même de la puissance mondiale qui est en jeu.

De plus, en janvier 2026, Nicolás Maduro était capturé au Venezuela et les exportations pétrolières vénézuéliennes, jusqu’ici payées en yuan et en remboursements de prêts chinois, revenaient dans le circuit dollar. Le 28 février 2026, l’Opération Epic Fury franchissait une nouvelle étape : frapper l’ensemble du dispositif militaire iranien, viser Kharg, et provoquer la fermeture de facto d’Ormuz.

Ce séquençage, Venezuela en janvier, Iran en février, forme une logique cohérente que l’on peut résumer ainsi : couper les deux plus grands fournisseurs de pétrole bon marché de la Chine, les deux vitrines de la stratégie de dédollarisation des BRICS, les deux piliers de la politique d’encerclement économique par laquelle Pékin cherchait à réduire sa dépendance au dollar et à sécuriser son énergie hors du système américain.

Une chercheuse d’Oxford, Helen Thompson, spécialiste des ordres monétaires, l’a formulé avec précision dans un entretien au Grand Continent : cette politique semble être une réponse américaine à l’embargo chinois sur les terres rares déclaré en avril 2025, lequel avait été très efficace.

Les États-Unis auraient alors choisi leur propre arme géoéconomique : l’énergie et les détroits. À leur tour, ils exploitent les vulnérabilités de la Chine en attaquant ses sources d’approvisionnement.

C’est en articulant ces trois niveaux d’analyse – géostratégique (Mahan, Mackinder/Spykman, détroits), géoéconomique (flux énergétiques, dépendance sectorielle, réserves), et le niveau monétaire (pétrodollar, yuan pétrolier, dédollarisation) – que la profondeur stratégique du conflit devient pleinement visible.

Points clés de l’analyse

• Ormuz bloqué de facto depuis le 28 février 2026 : 4 pétroliers/jour vs 24 en temps normal

• Kharg : 90-96% des exportations iraniennes de brut, objectif déclaré de l’administration Trump

• Double verrou Ormuz-Malacca : menace > 70% des importations énergétiques chinoises

• Accord sino-iranien 2021 (400 Md$) : promesse non tenue, dépendance asymétrique de Téhéran

• Pékin dispose de réserves tampon de plusieurs semaines mais pas de substitut structurel à court terme

• Sommet Trump-Xi prévu fin mars 2026 : Ormuz comme levier de négociation sur Taiwan et les tarifs

Le présent article constitue le résumé exécutif d’un dossier plus approfondi disponible en accès libre :

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